Le 25 septembre 1992, César Manrique est sorti de sa fondation à Tahíche, s'est engagé dans le rond-point voisin et est mort dans un accident de voiture. Il avait 73 ans. Depuis vingt-cinq ans, il se battait pour que Lanzarote ne devienne pas ce que les autres îles étaient devenues.
Et voici l'incroyable : il a gagné.
Si vous vous demandez pourquoi il n'y a à Lanzarote ni gratte-ciel, ni panneaux publicitaires, ni enseignes au néon, ni câbles aériens, ni un seul bâtiment peint d'une autre couleur que le blanc — la réponse tient en un homme. Ce guide vous raconte qui était César Manrique, pourquoi l'île entière est son œuvre et quelles sont ses créations incontournables, avec un itinéraire pour toutes les découvrir en une journée.

Qui était César Manrique
Il est né à Arrecife en 1919, fils d'une île pauvre et oubliée qui vivait de la mer et du sel. Il étudia les Beaux-Arts à Madrid, et cela lui réussit : dès les années cinquante, c'était déjà un peintre abstrait reconnu, de ceux qui exposaient hors d'Espagne.
Et puis il partit pour New York. Deux ans, au milieu des années soixante, en plein cœur de l'épicentre de l'art mondial, avec galerie, contacts, et le mécénat d'un Rockefeller. N'importe qui serait resté.
Manrique revint à Lanzarote en 1966. Sur une île sans eau courante, presque sans routes, sans tourisme. Et il revint avec une idée qui, à l'époque, sonnait comme une folie : que l'art et la nature pouvaient ne faire qu'un, et que Lanzarote — laide, noire, aride, celle que tout le monde voulait fuir — était l'œuvre d'art la plus spectaculaire qu'il ait jamais vue.
« Lanzarote est une œuvre d'art inachevée, et le paysage en est la matière première. »
À New York, il avait vu l'avenir : les gratte-ciel, le béton, la spéculation. Il revint en sachant exactement de quoi il fallait sauver son île.
Le pacte qui a sauvé Lanzarote
C'est ici que l'histoire cesse d'être celle d'un artiste pour devenir celle d'un pays en miniature.
Manrique rencontra José Ramírez Cerdá, président du Cabildo, et le convainquit. Et à eux deux, ils firent quelque chose qui ne s'est plus jamais reproduit dans aucune destination touristique au monde : ils décidèrent à quoi ressemblerait l'île avant même l'arrivée du tourisme.
Les règles, qui dans les années soixante ressemblaient à un caprice d'artiste :
- Rien de plus haut qu'un palmier. Pas un seul immeuble d'appartements sur la côte, comme ceux qui poussaient déjà à Benidorm ou Torremolinos.
- Toutes les maisons en blanc. Avec des menuiseries vertes à l'intérieur de l'île et bleues sur la côte. (Et marron à La Geria, à cause du vin.)
- Pas un seul panneau publicitaire. Sur toute l'île. Regardez bien en conduisant : il n'y en a aucun.
- Pas un seul câble aérien là où cela pouvait être évité.
- Chaque œuvre, intégrée au paysage. Pas dessus, pas contre : dedans.
En 1993, un an après sa mort, l'UNESCO déclara Lanzarote Réserve de biosphère. Ce ne fut pas un hasard. Ce fut le résultat.
Tout n'est pas lumineux, et cela mérite d'être raconté : jeune, Manrique s'engagea du côté franquiste pendant la guerre civile, un épisode qu'il renia par la suite et dont il parlait peu. Et aujourd'hui, certains estiment que ses centres, qui accueillent des millions de visiteurs par an, sont devenus exactement ce qu'il combattait. L'île pour laquelle il s'est battu n'est pas tout à fait celle que l'on connaît aujourd'hui. Mais il suffit de regarder n'importe quelle autre côte du sud de l'Europe pour savoir ce qui se serait passé sans lui.
Ses œuvres incontournables à Lanzarote
Presque toutes font partie des CACT (Centros de Arte, Cultura y Turismo, Centres d'Art, de Culture et de Tourisme). Vérifiez horaires et billets sur le site officiel avant d'y aller.
Jameos del Agua — la première et la plus magique
Son œuvre fondatrice, celle qui a tout déclenché. Dans un tube volcanique du volcan de La Corona, Manrique a construit un espace impossible autour d'un lac naturel turquoise, habité par le jameíto (petit crabe albinos et aveugle) qui n'existe nulle part ailleurs sur la planète. Et il y a même installé un auditorium à l'intérieur de la grotte.
Mirador del Río — l'art de se cacher
À près de 500 mètres au-dessus de la mer, sur le Risco de Famara, avec La Graciosa flottant en contrebas. Depuis l'extérieur, on ne le voit presque pas : il est enfoui dans la roche, camouflé dans la falaise. De l'intérieur, les baies vitrées encadrent le paysage comme un tableau. C'est son idée poussée à l'extrême : la plus belle vue de Lanzarote, et l'œuvre la plus invisible.
Jardín de Cactus — la dernière
Sa dernière grande œuvre, achevée en 1990, deux ans avant sa mort. Un amphithéâtre vert avec plus de 4 500 cactus, aménagé dans une ancienne carrière de picón (lapilli volcanique noir), couronné par un moulin restauré. Il a pris un trou, une blessure industrielle dans le paysage, et en a fait un jardin. Toute sa philosophie tient dans ce seul geste.
Fundación César Manrique (Tahíche) — sa maison
Là où il vécut à partir de 1968 : une maison construite dans cinq bulles de lave, des chambres volcaniques transformées en salons et reliées par des tunnels, avec un arbre poussant au milieu du salon et une piscine incrustée dans la roche. C'est le meilleur endroit de l'île pour comprendre comment fonctionnait sa tête. Elle abrite aujourd'hui une partie de son œuvre et de sa collection personnelle.
Restaurante El Diablo (Timanfaya) — cuisiner avec un volcan
Un bâtiment de verre à 360° dominant une mer de lave, avec des lampes fabriquées à partir de poêles et un gril qui cuit grâce à la chaleur du volcan lui-même. La Ruta de los Volcanes et le petit diable du panneau, logo du parc, sont également de lui. Sa consigne aux ingénieurs fut simple : qu'on ne voie pas un seul morceau de métal depuis l'extérieur.
Casa Museo de Haría — où il se retira
Dans le Valle de las Mil Palmeras (vallée des mille palmiers), la maison où il passa ses dernières années, une ancienne ferme qu'il réhabilita. Elle est conservée telle qu'il l'a laissée : son atelier avec les pinceaux à moitié utilisés, ses vêtements, son désordre. C'est la plus intime de toutes, et la moins visitée. Il est enterré au cimetière de Haría, à deux pas.
Monumento al Campesino (Mozaga) — l'hommage
Au centre géographique exact de l'île, une sculpture blanche de 15 mètres —réalisée à partir de réservoirs d'eau de vieux bateaux— dédiée aux gens qui ont inventé La Geria et tiré de la nourriture de la cendre. Manrique n'a jamais oublié d'où il venait.
Et aussi…
- MIAC – Castillo de San José (Arrecife) : un fortin du XVIIIe siècle transformé en musée d'art contemporain, avec un restaurant surplombant le port.
- La Cueva de los Verdes : l'éclairage, réalisé avec Jesús Soto, son collaborateur de toujours.
- Los juguetes del viento (les jouets du vent) : ces sculptures mobiles et colorées installées sur les ronds-points. Oui, elles sont aussi de lui.
- Le logo de la cave El Grifo, à La Geria. Rien ne lui échappait. Caves et vins de La Geria »
- En dehors de Lanzarote : le Mirador de La Peña (El Hierro), le Mirador del Palmarejo (La Gomera), Costa Martiánez (Tenerife)… Les Canaries tout entières portent sa signature.

L'itinéraire Manrique en une journée
C'est faisable, et ça se déroule à merveille. Du sud vers le nord :
Heure Étape
9h30Fundación César Manrique (Tahíche) — commencez par sa maison : elle vous donne la clé de tout le reste.11h00Jardín de Cactus (Guatiza)12h30Cueva de los Verdes14h00Déjeuner à Arrieta ou Órzola15h30Jameos del Agua17h00Mirador del Río (par temps clair ; s'il y a de la brume, remplacez-le par Haría)
vérifiez horaires et réservations sur le site des CACT avant de partir ; certains centres exigent une date et une heure précises. Et il vous faut une voiture : aucun de ces sites n'est desservi par la guagua (nom local du bus aux Canaries).
Questions fréquentes
Qui était César Manrique ?
Quelles sont ses œuvres les plus importantes ?
Peut-on toutes les voir en une journée ?
Pourquoi toutes les maisons de Lanzarote sont-elles blanches ?
Comment est mort César Manrique ?
Où a-t-il vécu ?
Il y a quelque chose que l'on ne comprend qu'en étant sur place. Après deux jours à conduire à travers Lanzarote, vous commencez à remarquer ce qui n'existe pas : pas un panneau, pas une tour, pas une enseigne qui vous crie dessus. Seulement du blanc, du noir et du vert. Et c'est là que vous réalisez que ce silence visuel, quelqu'un l'a conçu, maison par maison, loi par loi, débat après débat, à une époque où personne n'en comprenait le sens.
Lanzarote n'est pas une île qui a eu de la chance. C'est une île qui a eu César Manrique.